Cherbourg et les Beaux-Arts

Rencontre fortuite avec l’école de dessin de Cherbourg, ancêtre de l’école locale des Beaux-Arts.

En 2009, alors que nous faisions des recherches aux archives départementales de la Manche dans le cadre de la rédaction de notre livre La Glacerie – Mes cartes postales, nous sommes tombés par hasard sur cet article concernant l’enseignement des beaux-arts à Cherbourg. Évidemment, cela n’avait aucun lien avec notre projet d’alors, mais vous pensez bien que je me suis senti attiré par le sujet. J’ai donc consciencieusement photographié l’article, paru en deux parties. Heureusement, j’ai pu retrouver les deux journaux concernés, ce qui n’est pas toujours le cas dans les dépôts d’archives.

L’article est paru dans le journal Le phare de la Manche, les 20 et 27 juillet 1912. Comme vous pourrez le constater, le ton du journaliste est assez condescendant et son jugement est très classique dans cette époque de foisonnement artistique (Braque et Picasso inventaient alors le cubisme). Notons également sa justesse d’analyse si l’on sait que l’artiste envers lequel il est le plus critique est, à ma connaissance, le seul qui soit passé à la postérité (Monsieur Goubert, comme il appelle Lucien Goubert).

Si vous avez des informations sur les autres artistes mentionnés dans cet article, je suis preneur !

En voici la transcription intégrale. Le style, s’il est ampoulé, n’est pas très lumineux…

le phare de la manche

Partie 1

Chronique locale
Cherbourg et les Beaux-Arts

L’Art – et l’art pictural en particulier – offre, en dehors de la contemplation des chefs-d’œuvre, objet de félicité pour les yeux et d’élévation pour l’âme, l’étude captivante et suggestive des œuvres de jeunes artistes. Suivre parmi les essais qui composent sa juvelinia (lire juvenilia, terme qui désigne les œuvres de jeunesse d’un artiste, NDCL) de peintre, les efforts de l’apprenti artiste qui, chaque jour, vainc un peu de sa timidité, s’affranchit de sa gaucherie, puis élève et exalte peu à peu son imagination encore en germe, et insensiblement, opte pour une « manière », conforme aux [[Texte manquant]] saute, voilà qui est éminemment propre à divertir les yeux et l’esprit. Les déceptions sont fréquentes, il est vrai, et il arrive que la facilité abondante et précoce d’un sujet, l’infatuant sur sa propre valeur, l’empêche d’apprendre son métier de peintre, le confine en lui-même et le prive par un excès de confiance en soi de ce qui doit composer la partie essentielle de son talent : technique.

Au jeune talent qui s’éveille, il faut un guide, un tuteur. Aux opinions flatteuses des profanes et des extatiques, il faut substituer le jugement éclairé et les conseils du professeur et de l’homme de goût. Et c’est de ce jugement et de ces conseils que l’élève s’inspirera pour apporter dans son œuvre les qualités indispensables d’unité et de vérité. Pour ce qui est de l’appréciation du public, elle peut être un précieux stimulant pour le jeune artiste dont les succès seront les plus efficaces encouragements.

Ce n’est point offenser la vérité que de dire qu’à Cherbourg, les Beaux-Arts jouissent d’une protection limitée. Le public passe à tout droit pour peu déférent à l’égard des arts sous toutes formes.

Ce n’est point ici la place de rechercher les raisons de notre bonne apathie locale en matière de Beaux-Arts. Nous possédons dans notre ville – et c’est heureux – quelques mécènes assez rares mais aptes à découvrir et apprécier les jeunes talents qui fleurissent un peu sauvagement parmi nous.

Du moins, si pour beaucoup de nos concitoyens, il importe peu que Murillo, Philippe de Champaigne, Fra Angélico, Le Brun, Greuze, Chardin, Le Poussin, Rigaut, et tant d’autres maîtres soient représentés dans les galeries de nos musées, si le fait d’avoir possédé parmi eux l’un des plus puissants artistes du siècle dernier : Millet, semble ne revêtir aux yeux du plus grand nombre que le prestige d’une « curiosité », sans plus, une consolation demeure pour les amateurs d’art : L’art germe, naît, vit et pousse au sein de notre cité, et l’exposition artistique qui s’est tenue cette semaine dans le grand Hall du Lycée, atteste d’une manière éclatante, la véracité de cette allégation.

Des jeunes hommes, des jeunes filles ayant ce qu’on appelle communément la « vocation », étudient silencieusement, discrètement leur art, cultivent leur goût et de cette tâche nous avons pu contempler savourer les fruits – encore verts, mais très prometteurs.

C’est un bon tour joué aux cherbourgeois que cette floraison cachée de jeunes talents auxquels nul ne se soucie de faire fête !

La surprise est heureuse et nous déplorerions que nos concitoyens dédaignassent d’en constater les effets réconfortants.

Non, Cherbourg n’a pas d’école des Beaux-Arts. Elle laisse aux villes plus fortunées le soin d’entretenir à grands frais de ces institutions où se préparent les fervents de la palette, maîtres de l’ébauchoir et mélodieux noircisseurs de portées.

Seulement, il existe une école municipale de dessin. Un seul professeur de dessin, M. Rollez, s’y prodigue. M. Rollez, qui nous en sommes sûrs, sait ses élèves sur le bout du doigt et observe minutieusement leurs aptitudes, en vue d’orienter la persévérance de ces jeunes gens, a eu l’heureuse fortune de découvrir parmi la phalange qu’il éduque et édifie de jeunes tempéraments, doués d’une bonne volonté toute juvénile et parfaitement aptes à suivre sérieusement répétons-nous, leur vocation.

Du dessin, M. Rollez étendit donc son enseignement à tous les arts graphiques. La tâche était lourde et extrêmement complexe, la surveillance délicate en raison du nombre des amateurs à diriger et de la variété de leurs aspirations.

L’exposition du lycée nous prouve qu’un tel labeur ne l’a pas effrayé et que ses conseils éclairés et habiles ont été profitables aux jeunes artistes qui s’en inspirèrent.

(À suivre).

Partie 2

Disons tout de suite que cette exposition dépasse en intérêt comme en importance, tout ce qui se vit jusqu’à ce jour en fait d’exposition des « jeunes » dans notre ville. N’est-ce point dire en même temps quel admirable dévouement et quelle parfaite compétence M. Rollez employa, prodigua pour le plus grand bien de notre cité. La visite de l’exposition nous cause une grande joie et nous incite à la plus grande gratitude envers le dévoué professeur. Il nous faut dire aussi tout le mérite de ses consciencieux élèves ou disciples, ceci dit pour les artistes déjà formés.

Citer les noms de tous les exposants, il n’y faut pas songer. Sélectionnons donc hâtivement. Le nom de M. Goubert est bien connu de nos lecteurs. On lui doit en effet des caricatures qui obtinrent dans le public un gros succès. Or, sachez que ce jeune artiste est un incroyable protée. Dessin à la plume, au conté, aquarelle, eau-forte, peinture, il n’est rien qu’il n’ait tenté. Son œuvre est déjà considérable. Elle est variée et révèle l’inquiétude d’une nature jeune et ardente qui cherche sa voie… M. Goubert réalise hâtivement ses paysages, ses marines, trop hâtivement sans doute. Il note ses impressions, séduit par les spectacles si divers de notre contrée, il s’efforce d’en retenir les effets imposants, gracieux, pittoresques. Il a déjà usé de plusieurs procédés. Parmi les toiles exposées, nous citerons ses effets de vagues qui dénotent une étude sérieuse, des champs de pommiers, d’un coloris d’or très chaud. M. Goubert, à qui nous devons de nombreuses marines d’un intérêt inégal, sait choisir ses sites. Il s’arrête quelquefois en ville même. Son Pont du Roule et son Passage Digard, peinture et dessin, ont attiré l’attention des amateurs compétents. Enfin, M. Goubert est un portraitiste aimable. Tout ce que nous souhaiterons à M. Goubert, en le félicitant de son bel effort, c’est qu’il puisse, délaissant un peu le genre pochade qui pourrait nuire au perfectionnement de son talent, se livrer à des études sérieuses et patientes. Cela se peut, quelques-unes de ses toiles le prouvent.

Cette année encore, nous avons admiré les fines et délicates productions de Melle P. Gibon, ce sont surtout des portraits au crayon de couleur, procédé difficile entre tous, dans lequel la jeune et distinguée artiste s’est perfectionnée d’une manière étonnante et presque spécialisée. Nous avons principalement remarqué quelques visages de femmes, expressifs et vivants. Il y a gros à parier que peu d’écoles de Beaux-Arts disposent d’œuvres d’une telle habileté et d’une inspiration aussi personnelle. De nombreuses œuvres de Melle Gibon sont exposées actuellement au congrès de Dresde, où leur originalité a été certainement très remarquée.

Continuant notre visite, nous trouvons une série de tableaux, portraits et paysages, dus au talent de Melle E.J. Vallerey.

Un buste de vieillard dénote chez l’auteur d’une sagace observation de la physionomie et une judicieuse répartition de la lumière. Si les dessins d’antiques exposés par Melle Vallerey attestent chez cette artiste de fortes qualités, son paysage au crépuscule, voilé d’une ombre violette, indique son admirative contemplation de la nature et le double souci qu’elle a de conserver dans la composition de ses œuvres une unité impeccable.

Les rapides croquis de Melle Hélène Bouin, ses notules d’album, nous révèlent son étonnante facilité.

M. Campain est un observateur. Ses marines prouvent que peu à peu cet intelligent artiste perfectionne son art en même temps qu’elles portent la marque d’une originalité naissante.

Les toiles de M. Lefranc, ses études de voiliers, font penser qu’un avenir heureux est réservé à cet élève déjà habile.

Là devra s’arrêter notre énumération. Nous ne pouvons citer – à notre regret – que les originales compositions décoratives (pour ameublement, forge, etc.) dues à l’esprit inventif de MM. Langlois, Maille, Deméautis.

L’escalier en vis St-Gilles, dû à M. Durandot, fait d’après les plans combinés et tracés à l’école municipale même, est un curieux ouvrage qui suppose un lent et patient effort.

Enfin, il faut signaler la création d’un meuble artistique d’une grande élégance, dû à M. Levéel. Il s’agit d’un trépied d’orchidée en fer forgé. M. Levéel, qui est élève des Arts et Métiers, a réalisé là une œuvre originale et d’un goût parfait. Elle est à coup sûr, digne de figurer au salon où le jeune artiste recevra un juste hommage. Tels sont, grosso modo, les principaux ouvrages de cette exposition artistique des cours municipaux. Notre école de dessin (conservons-lui cette modeste destination) est indubitablement en progrès, et nous sommes persuadés que dans peu de temps, à la faveur d’encouragements dont il conviendra de ne point se montrer chiche, elle prendra une extension magnifique, propre à attirer en haut lieu l’attention sur notre ville. Il sera temps alors de faire, en cette cité « quelque chose pour l’art ».

La charmante éclosion de talents qui vient de captiver nos regards, nous a fait bien arguer de cette prospérité artistique future, disons mieux : prochaine.

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